Édition du 2 mars 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Canada

Pour donner suite au Forum social des peuples ; mobiliser et construire une alternative politique de gauche

Les élections fédérales de 2015 ramènent un vieux débat qui est celui de l’urgence de vaincre la droite, en l’occurrence celle représentée par le gouvernement Harper. Tout le monde s’entend pour dire que l’impact des mesures anti ouvrières, anti sociales et anti environnementales de ce gouvernement sont catastrophiques. Mais toute la question de se débarrasser de la droite ne peut être résolue sans la perspective de mettre ne place une alternative politique orientée sur les intérêts de la population et non sur ceux des grandes entreprises.

Qu’en est-il de la stratégie n’importe qui sauf Harper ?

Dans le cas qui nous occupe, cela met sur le même pied les Libéraux et le NPD, ce qui est une erreur historique en ce qui concerne la base sur laquelle ces partis se sont construits. Le parti Libéral représente et défend les intérêts de la grande bourgeoisie canadienne laquelle est aussi intégrée de plus en plus aux corporations multinationales. Ce parti n’a-t-il pas défendu les accords commerciaux internationaux y compris l’ALENA. Ce mot d’ordre laisse sous-entendre que ce parti pourrait être une alternative viable aux conservateurs. C’est une grave erreur, dans les faits il défend les mêmes politiques, et l’alternance entre les conservateurs et les libéraux fera en sorte que l’échiquier politique fédéral avancera toujours vers la droite. Avec brutalité dans le démantèlement de l’État et l’instauration de politiques favorables aux pétrolières et à l’industrie au détriment de l’environnement et des droits syndicaux avec les conservateurs alors que les libéraux reprendront le bâton de relais là où il est rendu pour poursuivre la route
.
Quant au NPD, il représente l’échec de la social-démocratie appliquée au Canada. Défenseur de l’autorité de l’État central, il n’a jamais pu comprendre la dynamique particulière de la lutte de libération nationale au Québec comme un élément déclencheur de lutte sociale qui interpellerait le mouvement ouvrier du reste du Canada. Sans perspective politique basée sur la mobilisation et le changement social ce parti est voué à jouer le rôle d’administrateur des politiques d’austérité comme il l’a fait au niveau provincial.

Le combat contre les politiques antisociales du gouvernement conservateur ne représente pas moins un enjeu crucial. Mais c’est aussi un combat contre les politiques néolibérales que les libéraux ont également appliquées. Les coupures successives dans le régime d’assurance-emploi et les tentatives répétées de privatiser le service postal en sont des exemples, de même que la politique guerrière au moyen orient. La question du vote stratégique suppose en bout de piste, si cela fonctionne et cela est loin d’être garanti, qu’un vote pour un gouvernement libéral peut nous assurer un répit. C’est grandement sous-estimer la base politique de ce parti, qui même s’il n’est pas seulement basé sur les institutions régionales de l’ouest comme c’est le cas avec les conservateurs, n’est pas moins constitué des grandes entreprises canadiennes et des multinationales, lesquelles ne laisseront pas partir facilement les gains effectués sous les conservateurs. (1)

Mais au bout du compte on sera toujours devant la menace conservatrice ou libérale. Le drame est que cette stratégie désarme complètement la population quant à ses intérêts de classe en semant des illusions et l’éloigne toujours de plus en plus de la possibilité de construite une alternative qui défend ses intérêts. Même si cette stratégie réussissait à déloger les conservateurs aux prochaines élections elle condamnerait le mouvement ouvrier et populaire à continuellement voter Libéral. Dans les faits rien ne garantit qu’il n’y aura pas de retour des conservateurs si on ne construit rien de solide.

Et pour construire sur du solide il faut que la classe ouvrière puisse s’identifier comme la classe porteuse d’émancipation sociale et se dote d’un outil politique pour y arriver. Le fait que les conservateurs et les libéraux attirent des votes c’est qu’ils savent obscurcir la réalité et une consigne de vote « n’importe qui sauf Harper » n’aide en rien à clarifier les enjeux politiques. L’exemple de l’Australie soulevé par Serge Cadieux lors du Forum social se révèle finalement assez éloquent. Dans son exposé le secrétaire général de la FTQ nous démontrait avec quelle efficacité les syndicats et les mouvements sociaux se sont mobilisés pour défaire la droite conservatrice. Cependant cette même droite conservatrice a remporté les élections suivantes en 2013, parce que cette mobilisation, aussi importante fut-elle, n’a rien laissé derrière elle. Les partis de droite demeurent mais la gauche n’a rien bâti. La droite en tirera toujours les conclusions qui s’imposent et fera tout pour ne pas laisser de chance aux mouvements sociaux d’augmenter leur rapport de force dans une autre vague de mobilisation. Si la gauche ne réussit pas à vaincre et à construire une alternative et ultimement à prendre le pouvoir, la droite elle saura s’organiser. C’est le drame devant lequel nous sommes placés.

L’histoire nous a fourni maints exemples où le mouvement ouvrier a raté la cible en appuyant des coalitions contre la droite. Le Front populaire de 1936 en France, même s’il s’est produit dans un contexte différent de mobilisation, a conduit le mouvement ouvrier à la démobilisation et à assujettissement au parti de la grande bourgeoisie qu’était le parti Radical à l’époque. Cela a contribué non pas à vaincre la droite mais à désarmer structurellement et politiquement le mouvement ouvrier dans une période de montée du fascisme en Europe.

Reprendre l’offensive

Il est urgent de centraliser la mobilisation de riposte contre les politiques antisociales du gouvernement Harper. La lutte pour la préservation du service postal, contre la réforme de l’assurance-emploi, l’expansion pétrolière, le déni des droits démocratiques, les politiques contre la reconnaissance syndicale, doivent être unifiées dans une perspective de mobilisation générale unitaire. C’est le premier moyen pour consolider la conscience politique et donner un sentiment de force contre les politiques néolibérales.

La construction d’une alternative politique au niveau fédéral est une tâche à laquelle tous les progressistes doivent maintenant s’appliquer même s’il est impossible d’y arriver avant les prochaines élections. C’est ce que nous enseigne le travail acharné de centaines de militants et militantes qui pendant des années à travers l’expérience du PDS, puis de l’UFP et d’Option citoyenne ont rassemblé, débattu puis finalement mis au monde Québec solidaire, brisant ainsi le cycle dévastateur du seul choix entre des partis défendant une politique néolibérale.

(1) Presse-toi à gauche, A Frappier, Lutte contre Harper, Pour un Front uni de la gauche syndicale et progressiste

André Frappier

Militant impliqué dans la solidarité avec le peuple Chilien contre le coup d’état de 1973, son parcours syndical au STTP et à la FTQ durant 35 ans a été marqué par la nécessaire solidarité internationale. Il est impliqué dans la gauche québécoise et canadienne et milite au sein de Québec solidaire depuis sa création. Co-auteur du Printemps des carrés rouges pubié en 2013, il fait partie du comité de rédaction de Presse-toi à gauche et signe une chronique dans la revue Canadian Dimension.

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