Édition du 16 juin 2020

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François Legault : Portrait impressionniste d’un premier ministre aux assises électorales fragiles…

L’homme politique qu’est François Legault caracole en ce moment en tête dans les plus récents sondages. Ses points de presse, depuis le 12 mars dernier, en impressionnent plusieurs. Bravo ! Qu’il soit félicité pour cette performance télévisuelle où il partage la scène avec des membres de sa cellule de crise. Ceci étant dit, mentionnons que François Legault est en poste en raison d’un mode de scrutin particulièrement inconcevable et révoltant. Un mode de scrutin qui a la particularité de transformer en vainqueur majoritaire tout puissant un parti politique qui ne recueille pas nécessairement une majorité de voix au suffrage universel[1].

Le 1er octobre 2018, la CAQ a obtenu plus de voix que son plus proche concurrent (le PLQ). 37,42% des électrices et des électeurs de la « Belle province » (soit 1 509 450 personnes de 18 ans et plus) accordaient leur vote aux candidats et aux candidates de la CAQ (Coalition avenir Québec). Ce faible pourcentage, obtenu au suffrage universel, a permis à la formation politique dirigée par François Legault de faire élire 74 députéEs sur un total de 125 (soit près de 60% des députéEs). Rassurons-nous, rien ne garantit, à ce moment-ci, que celles et ceux qui disent faire confiance à François Legault donneraient automatiquement leur vote pour unE candidatE de la CAQ en octobre 2022. François Legault est en poste depuis plus de 21 mois. Que nous a-t-il dévoilé sur sa façon de gouverner depuis qu’il occupe la fonction de premier ministre du Québec ? Fonction qui débouche éventuellement sur l’érection de sa personne, sculptée dans le bronze, devant l’Assemblée nationale ! Place, en attendant la statue boulonnée, à un portrait impressionniste d’un « pragmatique » qui s’imagine pouvoir régner « sans entraves ».

Un « pragmatique » qui n’aime pas s’entourer de personnes qui ne livrent pas la marchandise attendue

J’ai entendu récemment François Legault se définir comme un « pragmatique ». Il faut comprendre par là qu’il se perçoit comme un homme pratique. Un homme à la recherche d’une solution applicable rapidement. Bref, un homme qui « n’aime pas s’enfarger dans les fleurs du tapis ». François Legault n’affectionne pas les choses qui traînent en longueurs. Il a un faible pour le « pense vite et agis à la vitesse grand V ». Il donne l’impression de se délecter de ces solutions simples et simplistes, rapidement trouvées. Surtout celles qui procurent un gain financier ou un profit monétaire réalisé sur le champ. Là, quand il y a de l’argent à faire en vue, il salive et on le voit jubiler.

François Legault sera sous peu rendu à mi-mandat. Il est en poste depuis bientôt deux ans. Son gouvernement connaît en ce moment des ratés. Surtout depuis le 12 mars 2020. Certains de ses ministres ne performent pas à la hauteur de ses attentes. Christian Dubé a lamentablement échoué jusqu’à maintenant à conclure la négociation dans les secteurs public et parapublic et il n’est pas parvenu à faire adopter la pièce législative majeure que souhaitait obtenir François Legault dans la foulée de la crise sociosanitaire que nous traversons en lien avec la COVID-19 : et nous avons nommé l’inique et l’indigeste projet de loi 61. Pour ce qui est du ministre Jean-François Roberge, il est à se demander s’il y a encore des personnes qui l’appuient à l’extérieur de son cercle de connaissance avec qui il a le droit d’avoir des contacts directs en cette période de distanciation sociale et d’éloignement physique. Pour accroître ses chances de succès, lors du prochain rendez-vous électoral, il se peut que François Legault concocte un projet de remaniement ministériel pour la rentrée parlementaire en début d’automne prochain. Il est à parier qu’il se départira ou délogera certainEs de ses ministres qui ne livrent pas la marchandise qui est attendue d’elles et d’eux.

Faire dans le Bashing

Quand les choses ne se déroulent pas comme François Legault l’envisageait au départ et l’envisage en cours de route, une constante se dégage : le premier ministre se lance dans une chasse aux coupables. Il met tout en œuvre pour attirer le regard désapprobateur sur ses opposantEs ou ses adversaires politiques. « C’est la faute de… » ; « C’est à cause de lui ou d’elle… » Disons-le, quand les choses ne sont pas menées à son goût, il est à la recherche d’une ou d’un coupable qu’il stigmatise et qu’il discrédite. Il aime faire dans le Bashing, pas autant certes que Donald Trump, mais il fait souvent dans l’accusation facile de ses opposantEs, sans véritablement étayer le tout de preuves véritables et vérifiables. François Legault aime dénigrer ses adversaires et surtout celles et ceux qui ne se comportent pas en partenaires dignes de ce nom à ses yeux. « Ça va mal » dans les négociations dans les secteurs public et parapublic : « C’est à cause des syndicats ». Il ne peut pas faire adopter certaines de ses lois : « C’est à cause de l’opposition ». Il ne se demande jamais quelle est sa part de responsabilité dans ses échecs. C’est souvent ou toujours « la faute des autres ».

Il n’y a aucune raison pour que la négociation dans les secteurs public et parapublic se prolonge sur une période aussi longue que les rondes de négociation de 2003 à 2005 et de 2015. Aucune raison, sinon que l’entêtement qui met le premier ministre à ne pas vouloir négocier en vue de déboucher sur une véritable entente de principe conclut en bonne et due forme conformément à certaines dispositions de certaines lois. Qu’est-ce qui peut bien bloquer à ce moment-ci à la table centrale avec certaines organisations syndicales ? Pour l’essentiel, une seule chose : la question de l’augmentation salariale pour les préposéEs aux bénéficiaires (PAB) et son impact sur l’équité salariale pour les autres catégories de salariéEs syndiquéEs des secteurs public et parapublic. François Legault tient mordicus à augmenter la rémunération des PAB via des primes. Il ne veut pas que la bonification de la rémunération ait un impact quelconque pour les autres salariéEs syndiquéEs. Autrement dit, François Legault est à la recherche d’un vis-à-vis syndical prêt à conclure une entente irrespectueuse de certaines dispositions de la Loi sur l’équité salariale.

Le Président du Conseil du trésor n’est pas parvenu à conclure encore une entente dans les secteurs public et parapublic. Cela constitue une épine au pied de François Legault. Petite épine, car pour lui le problème urgent à régler était celui des « bras » à trouver pour accroître le nombre de PAB dans les CHSLD. Problème qui semble en grande partie réglé, jusqu’à nouvel ordre, maintenant qu’il a recruté ses 10 000 aspirantEs au poste de PréposéE aux bénéficiaires. Pour ce qui est de la conclusion de la négociation dans les secteurs public et parapublic, François Legault nous dévoilera sûrement sous peu ses échéances à ce sujet. Ici, c’est lui qui a le pouvoir de décider de la suite des choses. D’autant plus que les voix de l’opposition ne semblent rien avoir à dire sur ce sujet qui concerne plus de 550 000 salariéEs syndiquéEs qui sont à 75% des femmes. Étrange. Tellement étrange ce silence complice avec le pouvoir.

Pour conclure

À travers le présent texte, nous venons probablement d’identifier deux ou trois des plus grands défauts de François Legault. Il ne veut pas agir conformément aux règles et aux pratiques associées aux exigences de la fonction qu’il occupe. Il n’aime pas ces longs délais qui nous prémunissent face à certaines pratiques douteuses à combattre. Il n’a aucun respect pour les ententes conclues conformément aux règles à respecter lors du renouvellement des conventions collectives.

François Legault dégage l’impression qu’il veut diriger le Québec avec le minimum d’entraves, le minimum de freins. Il se prend pour une sorte de « Président du peuple » qui n’a de comptes à rendre qu’à lui-même. S’opposer à l’adoption de ses projets de loi est, à ses yeux, un quasi-crime de lèse François Legault. Lui seul connaît et détient la « ligne juste ». Il n’est pas un authentique tyran, mais il aimerait que nulle ou nul ne se dresse devant lui quand il veut imposer ses lignes de conduite à suivre. Pour qui se prend-il ? Minimalement, pour un guide qui prend sa volonté personnelle comme critère suprême dans la définition de la ligne de conduite à suivre pour son gouvernement. Les lois et les règles ne lui permettent pas d’agir rapidement comme lui propose sa volonté ; qu’à cela ne tienne, il changera l’encadrement légal et réglementaire qui se dresse devant lui. Il n’hésitera pas non plus à chercher à faire adopter par l’Assemblée nationale les pouvoirs extraordinaires qu’il revendique et qu’il réclame, que cela soit constitutionnel ou non. François Legault nous l’a avoué récemment, lors d’une de ses conférences de presse :

"On peut tout faire, au gouvernement, par décret ou par une loi spéciale ."

http://www.assnat.qc.ca/fr/actualites-salle-presse/conferences-points-presse/ConferencePointPresse-59461.html Consulté le 15 juin 2020.

Nous dégageons à ce moment-ci les caractéristiques suivantes de la gouverne de François Legault : il n’a pas de tolérance pour les membres de son équipe qui « niaisent » avec la rondelle. Quand il négocie, il n’hésite pas à menacer ses vis-à-vis de recourir éventuellement à l’adoption d’une loi spéciale. S’il veut se faire élire, en octobre 2022, il se doit de reprendre l’initiative. Ce qui suppose un possible remaniement ministériel et la finalisation de la démarche de renouvellement des conventions collectives dans les secteurs public et parapublic, ainsi que la réécriture de certaines dispositions du projet de loi 61.

Quand un premier ministre s’imagine, en régime démocratique, tout puissant et capable d’agir le plus rapidement possible, sans tenir compte de critères comme l’éthique et où seule la norme de la profitabilité économique mérite d’être prise en considération dans l’arrêt de ses choix et de ses prises de décisions… qu’on se le dise, nous nous rapprochons d’un premier ministre qui a le culte de lui-même et qui n’hésite pas à adopter des comportements assimilables à un tyran, un détestable tyran. Et quand en plus il veut agir ainsi au nom de la seule création de la richesse, il cherche à nous imposer le régime de la timocratie.

Yvan Perrier

15 juin 2020

15 heures 50

yvan_perrier@hotmail.com

LEXIQUE

Timocratie : Partisan d’un gouvernement où l’enrichissement et les intérêts des riches passent avant l’Intérêt public et du plus grand nombre.

Tyran : Par tyran nous entendons une personne qui exerce le pouvoir suprême de manière absolue et sans véritable égard pour les règles d’éthique et certaines règles constitutionnelles.

[1] Il est arrivé à trois reprises, lors d’une élection générale au Québec, qu’un parti politique se retrouve avec une majorité de députés à l’Assemblée (jadis appelée « législative » et maintenant qualifiée de « nationale ») après avoir obtenu une minorité de voix face à son plus proche adversaire (voir à ce sujet le résultat des élections générales au Québec en 1944, en 1966 et en 1998).

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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