Édition du 15 septembre 2020

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L’indépendance du Québec dans notre monde « globalisé »

Dans les années 1970 sous l’influence des ténors du PQ comme René Lévesque, le mouvement nationaliste avait changé de ton. On avait laissé de côté la perspective plus radicale qui avait été celle du RIN, notamment sur le projet « fondamental ». La « souveraineté-association » avait remplacé l’« indépendance », ce qui n’était pas seulement un changement de mots. Pour Lévesque, il fallait descendre d’un cran pour ne pas « effrayer » la population. Il n’avait pas tout à fait tort d’un côté électoraliste et c’est ce qui a permis la victoire de 1976. En même temps, l’idée de faire un Québec « semi indépendant » n’avait pas d’avenir face à un État fédéral et un bloc bourgeois canadien résolument contre toute forme d’accommodement.

L’oligarchie politique et économique n’avait en effet aucune autre stratégie sinon que de s’opposer au compromis offert par Lévesque, même si celui-ci promettait en fin de compte de préserver en bonne partie le statu quo économique. L’État fédéral dans le cadre de la « souveraineté-association » aurait conservé via le Banque du Canada et le dollar canadien un énorme poids sur la politique économique. Les réformes sociales promues par le PQ auraient accentué la gestion keynésienne, sans remettre en question les fondements du système. Et ainsi de suite. Mais pour les dominants canadiens, c’était inacceptable, car cela aurait pu enclencher une vague « par en bas », un débordement populaire qui, pire encore, aurait pu « contaminer » le statu quo canadien hors-Québec. C’est ce qui explique la gigantesque stratégie pour mettre en échec le referendum de novembre 1976.

S’accommoder avec les États=Unis

Mais dans l’utopie de Lévesque, il y avait aussi un autre angle mort. Peu après son élection, le premier ministre était descendu à New York et Washington pour « rassurer » l’empire. Le discours était à peu près ceci : « ne vous inquiétez pas, un Québec semi indépendant va rester solidement dans le « périmètre » nord-américain, fidèle allié des États-Unis et du « monde libre ». Lévesque voulait ainsi faire oublier les débats et résolutions lors des congrès du PQ qui suggéraient que, pour faire l’indépendance, il fallait s’éloigner des politiques impériales menées de Washington. En réalité, comme avec la proposition de souveraineté-association rejetée par l’élite canadienne, cette proposition a été rapidement évacuée, voire ridiculisée par les élites politiques et médiatiques américaines. Pour l’empire en effet, l’État fédéral canadien, avec son puissant dispositif de contrôle et d’hégémonie, est un allié fiable, peu susceptible de s’éloigner des objectifs américains. Même les initiatives en apparence un peu plus indépendantes du Canada (comme la reconnaissance de la Chine, les liens avec Cuba, etc.) faisaient l’affaire des États-Unis qui aimaient bien avoir dans le décor un « good cop », soi-disant pour favoriser l’apaisement des conflits. Bref pour Washington, comme pour Ottawa, il n’a jamais été question, ni de près ni de loin, de négocier avec le Québec, même dans le cadre très mitigé offert par René Lévesque qui disait tout le temps que le Québec « indépendant » allait rester dans l’OTAN et l’alliance militaire nord-américaine (NORAD). Dans les années subséquentes, avec des hauts et des bas, c’est la même optique qui a prévalu au PQ. L’indépendance, disait-on, sera « tranquille ». Elle ne serait pas vraiment menaçante pour le statu quo capitaliste et impérialiste. À la fin des années 1980, on a même vu le PQ monter au créneau en faveur des accords de libre-échange. Bernard Landry lui-même se disait le champion de l’ALÉNA. Quelques années plus tard, après la défaite de 1995, Jacques Parizeau, qui était souvent au-dessus de la mêlée, avait dit que c’était une erreur.

Il faut y repenser

Alors maintenant, tout cela est passé, disons-nous. Mais est-ce que c’est vraiment le cas ? Lors du congrès de QS la semaine dernière, il y a eu une drôle de discussion sur le rôle de l’armée dans un futur Québec indépendant. Une proposition d’inspiration pacifiste, suggérait un « Québec sans armée », dans l’esprit de l’antimilitarisme dominant dans les traditions de gauche. Une autre voie )qui a finalement prévalu) était mise de l’avant par les partisans de l’ex-Option nationale, mettant de l’avant la nécessité d’avoir une armée, « comme n’importe lequel autre pays », et pour « défendre le territoire ». On a un peu esquivé la vraie question, à savoir quelle sorte d’armée, pour qui et dans quelles conditions ? Au Québec, la lutte pour l’indépendance doit nécessairement inclure la dimension anti-impérialiste. Il n’y aura pas d’indépendance sous le « parapluie » de l’empire, pour des raisons qui me semblent encore évidentes. Le Canada, et donc le Québec, font partie du « périmètre » américain, selon Washington. Cela inclut bien sûr les dimensions militaires (après tout, nous sommes la frontière entre l’empire et les puissances « menaçantes » comme la Russie), mais aussi, sur tous les autres plans, économique bien sûr, mais aussi diplomatique, culturel et tout le reste. Avec le dispositif de NORAD, notamment, les militaires canadiens obéissent aux ordres du Pentagone. Il ne peut être question une seule minute d’accepter cette situation si on veut aller vers l’émancipation.

Accepter la subordination, ce n’est pas vraiment une option

Plus globalement, il ne sert à rien de se mettre la tête dans le sable et de penser, naïvement comme René Lévesque, que l’indépendance pourra se faire « tranquillement. On peut rêver en couleurs, mais jamais ni Washington ni Ottawa ne vont accepter une rupture, même partielle, que ce soit par une élection ou un référendum. Il serait illusoire de penser que les oligarchies seront plus « gentilles » avec nous si on leur promet de rester dans le périmètre (par exemple en restant dans l’OTAN et NORAD). Par ailleurs, pour être fidèles à nos principes, nous devons être radicalement hostiles à ces alliances militaires qui ne sont pas des défenseurs de notre « sécurité », mais des outils pour maintenir la suprématie américaine des États-Unis) et perpétuer leur domination chambranlante sur le monde. Sinon, de quelle indépendance parle-t-on ?

Alors se pose l’éternelle question : que faire ?

Il faut d’abord prendre conscience du rapport de forces réel, pas celui qu’on aimerait imaginer, qui se pose entre nos aspirations sociales et nationales d’une part, et le dispositif du pouvoir capitaliste-impérialiste qui nous confronte. Il n’y aura pas de sortie facile de ce « périmètre ». Il faudra une très grande mobilisation populaire, prolongée, opiniâtre, stratégique, impliquant bien plus qu’un gouvernement bien intentionné et disons-le clairement un gouvernement solidaire. Autre chose très importante : si nous ne pouvons pas espérer aucune écoute du côté des élites états-uniennes ou anglo-canadiennes, il faut aller du côté des peuples. Ce n’est pas toujours facile, il y a les préjugés et les sentiments hostiles entretenus par les médias contre le Québec, mais il y a aussi des réalités qu’on pourrait appeler « de classe », d’où une certaine base commune qui existe entre nos espoirs d’émancipation et les leurs. Encore là, il ne faut pas s’illusionner (comme une certaine tradition marxiste) comme si on pouvait oublier les fractures nationales et développer le « grand front uni des travailleurs ». Au-delà de ces fantasmes, il y a des mouvements, des luttes, des gens qui veulent résister contre le 1%. En ce qui concerne le Canada (plus que les États-Unis), nous sommes obligés par l’histoire, la géographie et plein d’autres choses à se chercher des alliés. Des alliés, il y en a et il y en eu, du côté syndical notamment. Sans romantisme, il faut travailler avec nos amis canadiens pour cultiver autour de ces causes communes des stratégies communes.

Bonne chance à nous !

Au bout de la ligne, nous n’avons pas le choix, même si le défi est immense, de lutter simultanément pour l’indépendance, et, avec nos amis canadiens, pour qu’un projet émerge d’eux, pour un Canada démocratisé, républicain et écologique. On se souhaite bonne chance ! Du côté états-unien, il y a aussi des tas d’alliés potentiels, notamment autour de Bernard Sanders et des Democratic Socialists of America, plus une galaxie de mouvements syndicaux et populaires, qui sont loin d’être quantité négligeable devant la grosse machine et l’espère de proto-fascisme qui émerge avec Trump. Encore une fois, on se souhaite bonne chance !

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