Édition du 12 mars 2019

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Le blogue de Pierre Beaudet

Les spins et leurs limites

Les politiciens professionnels, surtout de nos jours, sont devenus des experts capables d’inventer à peu près n’importe quelle réponse à n’importe quel problème. On dit presque n’importe quoi, ça paraît bien. Ça dure deux jours, parfois trois, et puis on passe à autre chose.

Les partis plus « classiques » sont hésitants, car ils voient bien que cette « compétence » répond bien aux nécessités d’un univers médiatique atrophié. La caricature est évidemment la « tweet-isation » en cours aux États-Unis, dont le champion toutes catégories est le cher Donald.

Une autre version, en apparence plus sympathique, est la « people-isation » avec des gens qui ont l’air gentils, souriants, souvent photogéniques. Parmi les meilleurs élèves dans cette catégorie, on retrouve évidemment Justin Trudeau et Emmanuel Macron. Encore là, on dit la chose et son contraire, mais avec une séance de photos de groupes.

Il faut constater que la tentation est grande pour quiconque veut faire de la « politique » d’aller dans cette voie. Y compris à gauche. Les récompenses peuvent être importantes, notamment plus de votes, plus de temps médiatiques. Les punitions, au début en tout cas, ne semblent pas trop dangereuses. On promet de tout changer, sans avoir de stratégie, de vision à long terme, d’analyse des rapports de forces. Je crois que c’est ce qui est arrivé avec nos camarades de Syriza en Grèce.

Si les spins peuvent réaliser des exploits à court terme, il n’est pas du tout évident que c’est une formule gagnante, du moins si on veut se distinguer des arnaqueurs, des menteurs, des voleurs qui gouvernent notre monde. En réalité on le sait, il n’y a pas de formule magique, ni de programme-miracle. Changer les choses en profondeur signifie certainement une lutte acharnée, de longue durée. C’est difficile d’expliquer cela. Il peut être désespérant de constater que le mur est haut et épais. Mais c’est pire quand on ne le fait pas et que le rebond vient plus tard.

L’exemple le plus proche de chez nous est le PQ. Dès son avènement, on nous a raconté des histoires. On disait qu’on allait mettre en place un gouvernement responsable alors qu’il ne s’agissait que d’une administration provinciale aux pouvoirs et aux capacités très limitées. On nous disait qu’on allait expliquer aux États-Unis que tout resterait pareil. Les élites canadiennes allaient être convaincues que leurs intérêts ne seraient pas menacés, alors qu’on promettait au peuple une véritable souveraineté.

Pendant 43 ans, le PQ nous a vendu un gros spin. Mais au bout de la ligne, cela n’a pas marché. Et cela ne pouvait pas marcher. Malgré le respect que j’ai encore pour des personnalités et des moments dans l’histoire de ce parti, il a perdu. Aux soins palliatifs, on attend la fin, en espérant qu’elle ne soit pas trop douloureuse.

Cela me fait un peu penser à nos amis brésiliens du PT qui eux aussi ont voulu jouer aux plus fins avec les véritables pouvoirs. On ne pouvait pas accomplir de grandes réformes sans affaiblir stratégiquement l’horrible système qui fait de ce pays le royaume du 1 %. Lula lui-même était un champion du spin. Il pouvait comme on disait dans mon jeune temps « vendre un frigidaire aux esquimaux ». Il a battu en brèche ceux qui dans son parti et dans les mouvements populaires voulaient prendre le taureau par les cornes, par exemple, en brisant l’horrible système oligarchique ancré dans la « business » de la destruction de l’environnement. Marina Silva, la ministre fétiche de l’Amazonie et des autochtones, a été très tôt éjectée. Cela faisait très peur de confronter ce vrai système qui gouverne vraiment le Brésil.

Je le sais, aller dans un autre sens, c’est plus facile à dire qu’à faire. Mais est-ce qu’on aurait pu davantage renforcer les capacités populaires ? Est-ce qu’on aurait pu travailler avec les mouvements populaires pour développer, pas à pas, des batailles plus dures, plus systémiques ? Aujourd’hui dans la débâcle de la gauche brésilienne, ce sont des questions qui reviennent sur le tapis.

Pour revenir au Québec, la souveraineté ne pouvait pas être limitée à une question (par ailleurs mal formulée) dans un référendum précipité, sans aller au fond des choses. Aujourd’hui, même des péquistes endurcis comprennent, enfin, que la proposition d’une assemblée populaire constituante est la seule voie. Est-ce que cela serait facile ? Certainement pas. Mais sans une forte mobilisation active du peuple, il n’y aura aucun résultat.

Les spins de droite ont un avantage sur les spins de gauche. Ils ne croient à rien sinon qu’à eux-mêmes. Ils ont le mensonge inscrit dans leur code génétique. Les spins de gauche essaient d’imiter la formule, mais ils n’y parviennent que rarement. Ils sont confrontés à la réalité indépassable que le projet de changement, la Grande Transition comme on l’appelle maintenant, est autre chose qu’un ensemble de petites formules.

Certes, c’est excellent d’avoir progressé dans le vote populaire avec l’éducation gratuite, les dentistes pour tout le monde et les autos électriques. Mais attention camarades ! Il faut remettre cela en perspective. Ces revendications, juste et légitimes, devront être arrachées, par des luttes acharnées, contre des élites organisées depuis toujours. Ces demandes brillamment mises de l’avant par QS ne sont pas des pièces détachées, des éléments épars, mais des morceaux d’un tableau d’ensemble, un véritable puzzle, qui ne prend son vrai sens que lorsqu’il est complété.

Autrement dit, un système de santé qui a de l’allure, un dispositif pour véritablement verdir le Québec et d’autres mesures sont parties prenantes d’une stratégie plus vaste. On pourra avancer sur telle ou telle revendication, mais sur le fonds, il faudra aller plus loin et démantibuler le dispositif du pouvoir dans toutes les sphères de la société, au plus profond de nous-mêmes.

Cela ne se fera pas à coups de déclarations tonitruantes, à l’assemblée nationale et ailleurs, mais par l’organisation populaire. C’est un marathon camarades, pas un sprint (slogan zapatiste).

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