Édition du 20 octobre 2020

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Histoire

Platon : Gorgias (Résumé)

La rhétorique et la politique (Texte 6)

Cet ouvrage de Platon porte sur la rhétorique et la politique. Cinq personnages participent à ce dialogue : Chéréphon (ami et élève de Socrate), le sophiste Gorgias, son élève Polos, Callicès un personnage politique issu de l’imaginaire de Platon qui fréquente les sophistes afin de profiter de leurs tactiques de persuasion et bien entendu l’incontournable Socrate.

Platon. 1987. Gorgias. Paris : Garnier-Flammarion, 382 p.

Gorgias a la réputation d’être un grand orateur qui a réponse à tout et qui n’a, semble-t-il, jamais été pris au dépourvu quelle que soit la question qui lui a été soumise. L’ouvrage Gorgias porte justement sur l’interrogation suivante :

qu’est-ce que la rhétorique et quels sont ses liens avec la politique ? La rhétorique consiste minimalement dans l’art de bien parler. Mais justement, s’agit-il réellement d’un art et quels sont ses liens avec la conquête du pouvoir politique ? Platon s’attaque avec cet ouvrage à la rhétorique sophistique qui n’est à ses yeux que manipulation et qu’immoralisme. Il y a donc, selon Platon un rapport hiérarchique entre la philosophie et la rhétorique. La première étant, d’un point de vue moral, largement supérieure (plus élevée sur le plan de l’intégrité) à la seconde. De manière plus précise, le Gorgias de Platon met en scène le conflit entre la philosophie (incarnée par Socrate) et la rhétorique (personnifiée par Gorgias).

Pour juger défavorablement la rhétorique, Platon fait intervenir Gorgias et Calliclès qui vont soutenir le point de vue selon lequel il importe, dans une vie, de viser l’atteinte de la satisfaction personnelle de toutes ses passions. Tout au long du dialogue, Socrate va s’opposer à ses trois interlocuteurs avant de conclure le tout par le mythe sur la destinée des âmes après la mort. Selon le mythe auquel adhère Socrate, il faut vivre une vie juste. Vivre selon la justice permet d’éviter les châtiments éternels. Par conséquent, il faut éviter tout au long de sa vie durant la flatterie, caractéristique essentielle de la rhétorique. Dans Gorgias, Platon s’attaque à la rhétorique qui vise essentiellement le plaisir et la conquête du pouvoir politique alors que la philosophie a pour objectif d’amener les humains à agir sagement conformément au bien.

L’ouvrage se divise principalement en quatre parties. Dans un premier temps, Socrate et Gorgias se lancent à la recherche d’une définition acceptable de la rhétorique. Dans un deuxième temps, Socrate et Polos s’interrogent sur la portée réelle de la rhétorique : est-elle réellement toute-puissante ? Dans un troisième temps, Socrate et Calliclès se demandent si la vie doit-être vécue conformément aux règles de la rhétorique ou de la philosophie ? Dans la dernière partie, Socrate monologue sur la destinée des âmes après la mort.

1. Dans cette partie, Socrate et Gorgias discutent autour de ce à quoi correspond la rhétorique de manière à le distinguer de la philosophie. La rhétorique permet de produire des discours tantôt élogieux et tantôt diffamatoire ; alors que la philosophie interroge pour parvenir à une définition précise d’une chose. La rhétorique vise l’effet et la forme ; alors que la philosophie est à la recherche de la découverte des choses et de leur nature réelle et véritable. Le rhéteur cherche l’assentiment de son auditoire ; alors que le philosophe accepte d’être réfuté si cela permet une meilleure compréhension du réel.

La rhétorique correspond à une technique de persuasion autour de croyances tantôt vraies et tantôt fausses. En ce sens, elle est toute-puissance puisqu’elle a le pouvoir et la capacité de faire-croire.

2. Socrate associe la rhétorique à la cuisine, au maquillage et à la sophistique puisqu’elle a pour objet la flatterie et vise au plaisir et non au bien véritable. Socrate soutient que la rhétorique n’a rien d’un art véritable et que la prétendue puissance des orateurs est factice.

Le rhéteur fabrique, selon Socrate, des croyances dans l’âme de ses auditeurs. La rhétorique est, selon Gorgias, un art complet. Il s’agit en plus d’une arme qui ne doit pas être utilisée contre tout le monde. Un mauvais usage de la rhétorique est possible. Pour Socrate, la rhétorique n’est qu’un discours d’ignorant qui s’adresse à d’autres ignorants. Il s’agit tout au plus d’une technique parfaitement inutile à ses yeux.

3. Comment faut-il vivre sa vie ? Selon la rhétorique ou selon la philosophie ? Caliclès expose son point de vue selon lequel il est préférable de vivre sa vie selon la loi de la nature qui se résume comme suit : la force est la loi suprême de la nature. La rhétorique, selon lui, est l’art qui permet aux forts de dominer les faibles. La loi est posée ici comme étant la loi des faibles dans leur lutte contre les forts. Elle permet aux faibles de soumettre et d’asservir les forts. Calliclès reproche à la philosophie d’être une activité inapte à comprendre le monde tel qu‘il est vraiment. Selon lui, la rhétorique est libératrice, elle permet de réaliser ses désirs et d’exercer le pouvoir.

Se pose ici la question de la vertu. En quoi consiste-t-elle ? D’un point de vue moral, la vertu est-elle maîtrise de soi ou intempérance ? Socrate, voit dans la sagesse le principe à la base d’une véritable maîtrise de soi. Caliclès, pour sa part, expose que la vertu voit le jour grâce à la réalisation et la satisfaction des passions les plus fortes chez un individu. Il s’agit donc de choisir ici entre deux modes de vie : vivre sa vie selon les principes à la base de la rhétorique ou de la philosophie ? À quoi correspond le bien de l’âme ? Selon Socrate, mieux vaut vivre une vie en ordre, qu’une vie qui se soumet aux caprices désordonnés des passions. Pour Socrate, le bien de l’âme exige la répression des passions.

4. Dans cette dernière parie, Socrate soutient qu’une vie bien vécue consiste à ne jamais perdre de vue l’atteinte du bien. Bref, il ne s’agit surtout pas de conduire sa vie en vue uniquement de plaire, comme le soutient la rhétorique. Socrate expose le mythe de la destinée des âmes après la mort. De sévères châtiments sont réservés à ceux qui ont commis tout au long de leur vie sur terre l’injustice.

Synthèse

Dans Gorgias, deux thèses s’affrontent : celle de Gorgias qui enseigne la rhétorique et considère que « l’art de bien parler » est le meilleur de tous les arts exercés par l’homme ; contre la thèse de Socrate, qui dénonce la rhétorique comme un art du mensonge.

Partant de là, il est donc possible d’utiliser cette technique qu’est la rhétorique d’une mauvaise manière, c’est-à-dire pour son intérêt personnel et sans aucune considération éthique. Contrairement aux vrais philosophes, qui se servent de la parole en respectant les règles de l’éthique. L’excellence de l’âme, qui est tributaire de la connaissance et qui a pour effet de rendre l’individu moralement autonome, est présentée dans le livre Gorgias comme le propre de l’art politique (« L’art qui s’occupe de l’âme, je l’appelle politique » (p. 163)).

« Bien, je vais essayer, comme je peux, de te faire voir plus clairement ce que je veux dire. Il y a donc deux genres de choses, et je soutiens qu’il y a deux formes d’art. L’art qui s’occupe de l’âme, je l’appelle politique. Pour l’art qui s’occupe du corps, je ne suis pas à même, comme cela, de lui trouver un nom, mais j’affirme que tout l’entretien du corps forme une seule réalité, composée de deux parties : la gymnastique et la médecine. Or, dans le domaine de la politique, l’institution des lois correspond à la gymnastique et la justice à la médecine. Certes, les arts qui appartiennent à l’une et l’autre de ces réalités, la médecine et la gymnastique, d’un côté, la justice et la législation, d’un autre côté, ont quelque chose en commun puisqu’ils portent sur le même objet, mais, malgré tout, ce sont deux genres différents.

Existent donc quatre formes d’art qui ont soin, les unes, du plus grand bien du corps, les autres, du plus grand bien de l’âme. La flatterie l’a vite compris, je veux dire que, sans rien y connaître, elle a visé juste : elle-même s’est divisée en quatre réalités, elle s’est glissée subrepticement sous chacune de ces quatre disciplines, et elle a pris le masque de l’art sous lequel elle se trouvait. En fait, elle n’a aucun souci du meilleur état de son objet, et c’est en agitant constamment l’appât du plaisir qu’elle prend au piège la bêtise, qu’elle l’égare, au point de faire croire qu’elle est plus précieuse que tout. Ainsi, la cuisine s’est glissée sous la médecine, elle en a pris le masque. Elle fait comme si elle savait quels aliments sont meilleurs pour le corps. Et s’il fallait que, devant des enfants, ou devant des gens qui n’ont pas plus de raison que des enfants, eût lieu la confrontation d’un médecin et d’un cuisinier afin de savoir lequel, du médecin ou du cuisinier, est compétent pour décider quels aliments sont bienfaisants et quels autres sont nocifs, le pauvre médecin n’aurait plus qu’à mourir de faim ! Voilà une chose que j’appelle flatterie, et je déclare qu’elle est bien vilaine, Polos- là, c’est à toi que je m’adresse -. Parce qu’elle vise à l’agréable sans souci du meilleur. Un art ? J’affirme que la cuisine ne peut fournir aucune explication rationnelle sur la nature du régime qu’elle administre à tel ou tel patient, elle est donc incapable d’en donner la moindre justification. Moi, je n’appelle pas cela un art, rien qu’une pratique, qui agit sans raison. Mais si toi, tu contestes ce que je viens de dire, je veux bien que tu le discutes et que tu le justifie » (p. 163-164).

Dans le passage qui suit, Socrate accuse Calliclès, dans son ignorance, de confondre la sophistique et la rhétorique. Il lui reproche également de trouver la rhétorique belle et de mépriser la sophistique.

Socrate

« […] Non, un sophiste et un rhéteur, bienheureux, c’est la même chose, ou si non, c’est qu’à peu de chose près ils sont presque pareils ! – comme je l’ai dit à Polos. Mais toi, puisque tu n’y connais rien, tu penses que l’une de ces deux choses est absolument belle – c’est la rhétorique ; pour l’autre, la sophistique, tu en penses du mal. La vérité est que la sophistique est plus belle que la rhétorique, comme le pouvoir législatif est plus beau que le pouvoir judiciaire et la gymnastique est plus belle que la médecine. Moi, je croyais surtout que c’était seulement les démagogues et les sophistes qui n’avaient pas le droit de reprocher à l’homme qu’ils ont éduqué de ne pas connaître ce qu’ils ont eux-mêmes enseigné, qui ne peuvent donc pas dire que c’est un scélérat, à moins qu’avec ce reproche, ils ne s’accusent eux-mêmes, en prouvant qu’ils ne lui ont pas rendu le service qu’ils prétendaient lui rendre. N’est-ce pas vrai ? »

Calliclès

«  Oui, tout à fait » (p. 299).

Malgré cette réponse, comment faire la distinction entre la sophistique et la rhétorique, alors que dans les deux cas, il semble y avoir manipulation du discours ? Peut-être d’envisager que la sophistique se plaît dans les débats réflexifs, au point de se perdre en elle-même et d’avoir le plaisir de mystifier ses spectateurs, sinon de défendre un quelconque intérêt en enseignant sa méthode ; tandis que la rhétorique aspire à un état supérieur, à une victoire totale sur la raison de ses opposants, puisque son but est de convaincre à tout prix, dans une justesse qui est la sienne, dans une orientation précise de la justice et dans une tentative opiniâtre de séduction de l’autorité.

La puissance soutient Socrate réside dans la poursuite des fins qui se conforment à la raison et à la justice. Agir de manière injuste est la pire des impuissances. Il est préférable, selon Socrate, de subir l’injustice que de la commettre. L’injustice est le plus grand de tous les maux imaginables. Le châtiment nous en libère.

Conclusion

Se pose donc ici deux manières de vivre sa vie. La rhétorique est à la recherche de la gloire et de la puissance, alors que la philosophie est à la recherche, selon Socrate, de la vérité. Dans ce livre, Platon considère la rhétorique comme une doctrine qui rejette toute morale. Il s’agit d’une technique qui vise à développer des discours qui ont pour effet de flatter l’auditoire en agissant sur l’âme via des arguments séducteurs. Platon voit dans la rhétorique un outil à la base de la tyrannie. Cet ouvrage pose la question du chemin du bonheur individuel et de la cité. Doit-on se laisser conduire par ses passions ou devons-nous les maîtriser par une attitude et une conduite raisonnable afin d’atteindre la vertu et la sagesse de l’âme ? Dans cet ouvrage nous trouvons également une idée que Platon ne reniera pas : l’injustice est le plus grand de tous les maux imaginables. Il est préférable de subir l’injustice que de la commettre.

Yvan Perrier

yvan_perrier@hotmail.com

1er jet : 2 juillet 2020

2e jet : 12 septembre 2020

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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