Édition du 22 novembre 2022

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1er mai - Journée internationale des travailleuses et des travailleurs :

Origine et deux symboles emblématiques

Dans plusieurs pays sur la planète Terre, les prolétaires célèbrent le 1er mai en tant que « Journée internationale des travailleuses et des travailleurs ». Depuis quand en est-il ainsi ? Et surtout pourquoi un tel événement commémoratif et revendicateur ? Qu’en est-il également de certains de ses symboles ?

Depuis quand ?

C’est à l’occasion du Congrès de fondation de la IIe Internationale, tenu à Paris en 1889, que les délégués ouvriers de différents horizons économique et politique (syndicalistes, socialistes et marxistes), vont prendre la décision de faire du 1er mai, dans les pays industrialisés capitalistes, une journée d’arrêt de travail visant à commémorer des événements tragiques survenus trois années plus tôt, en 1886, dans la ville américaine de Chicago.

Pourquoi ?

Il faut savoir qu’à cette époque, dans certains pays de l’hémisphère ouest, la 2e révolution industrielle est en cours. Le mode de production correspond au capitalisme qui nous met en présence de deux classes sociales fondamentales : la bourgeoisie (les détenteurs des moyens de production) et les prolétaires (des personnes qui pour vivre et survivre ne détiennent qu’une seule chose : la vente de leur force de travail). Durant ce dernier quart du XIXe siècle, la condition ouvrière est peu enviable : la main-d’œuvre est de plus en plus dépouillée de ses qualifications ; ce sont quasiment toutes et tous les membres de la même famille qui oeuvrent dans les usines naissantes ; les heures de travail sont longues (jusqu’à 12 à 14 heures par jour) ; la semaine au boulot est interminable (elle compte en règle générale six jours) ; le travail des femmes et des enfants est peu encadré par la loi ; les conditions de rémunération sont aléatoires et dépendent de la volonté ou de la décision arbitraire du patron ; les employeurs n’ont quasiment aucune obligation juridique face à leurs salariéEs ; les pénalités pour insubordination face aux employeurs ou à ses représentants va de la coupure de salaire jusqu’à la détention dans des cachots improvisés sur les lieux de travail ; bref, c’est le règne de l’insécurité au travail et de l’exploitation la plus éhontée. Il est même possible de qualifier la situation dans les entreprises capitalistes à l’époque de « despotisme d’usine ». À la fin du XIXe siècle, dans certains pays d’Europe de l’Ouest et de l’Amérique du Nord, le capitalisme et le libéralisme triomphent. C’est le règne du profit pour une minorité (arrogante, dominante, possédante et dirigeante) qui prône le non-interventionnisme de l’État dans l’entreprise privée. La bourgeoisie a créé son opposé qui l’enrichit : la classe laborieuse à qui elle accole l’étiquette de « classe dangereuse » et à qui elle consent peu de droit.

Allons maintenant dans certains détails

Il est généralement reconnu que la Deuxième révolution industrielle se met en place durant la décennie des années 1880. L’utilisation de nouvelles sources d’énergie (l’électricité), de nouveaux moyens de circulation (le train) et la mécanisation des industries naissantes ont des effets majeurs sur le plan social. La population déserte la campagne (le milieu agricole) pour aller s’entasser dans les villes où sont localisées les grandes industries mécanisées qui ont un grand besoin de main-d’œuvre peu qualifiée. À cette époque, le droit de propriété est toujours consacré par la loi comme un rapport sacré et les travailleuses et les travailleurs en usine viennent tout juste de se voir reconnaître (en 1842 aux USA et en 1872 au Canada[1]) le droit de s’associer pour négocier collectivement leurs conditions de travail et de rémunération.

Les événements de Haymarket (Chicago) en 1886

Quelques années après la Guerre civile, le capitalisme connaît des années de croissance aux USA. La grande industrie est la base sur laquelle se développent des associations de travailleurs (des « syndicats ») qui ont pour objectif de lutter en vue d’améliorer les conditions de travail et de rémunération des ouvriers qui sont perçus et traités par les employeurs comme une simple marchandise malléable, corvéable et surtout exploitable à volonté. L’association qui a pour nom les Chevaliers du travail est la première organisation syndicale de masse à voir le jour, en 1876, aux USA. Il s’agit d’une organisation syndicale de type industrielle. C’est elle qui met sur pied le mouvement de revendication de la journée de travail de 8 heures. Cette revendication aboutit à la grève nationale du 1er mai 1886 qui mobilisa entre 190 000 et 200 000 grévistes aux USA, dont environ 75 000 à 80 000 dans la seule ville de Chicago. La manifestation du 4 mai 1886 à Haymarket donna lieu à un affrontement sanglant qui se solda par de nombreux morts et blessés du côté des ouvriers.

La IIe Internationale

C’est un délégué français, Raymond Lavigne, qui a proposé, lors du congrès de fondation de la IIe Internationale, tenu à Paris en juillet 1889, de faire du 1er mai l’occasion d’une manifestation internationale de solidarité ouvrière en mémoire du tragique « massacre de Chicago ».

Deux symboles : Le rouge et le muguet

Le rouge symbolise, entre autres choses, l’amour, la passion, la fougue, l’érotisme, le sang versé au nom d’une cause, le socialisme, l’au-delà de cette limite à ne pas franchir et le danger[2]. Lors de la Révolution de 1848, en faveur du suffrage « universel », les insurgés brandissent le drapeau rouge « symbole de la misère du peuple et signe de la rupture avec le passé ». Ils font de ce nouveau drapeau, qu’ils opposent au drapeau tricolore, l’emblème officiel de la Seconde République (Pastourneau et Simonnet, p. 51). Nous savons que la Russie bolchevique l’adoptera en 1918 et la Chine communiste en fera autant en 1949.

Le muguet est une délicate, très délicate, fleur du mois de mai. Le mois de mai est également le mois de la colère ouvrière et de la répression sanglante antisyndicale. À ce sujet, Helène Tierchant note ceci : «  Lorsqu’en juillet 1889 le Congrès international socialiste décide de faire de chaque 1er mai une journée où les travailleurs du monde entier pourront exprimer leurs revendications sur la place publique, les manifestants restent en effet libre d’arborer le signe distinctif de leur choix. En 1890, les ouvriers parisiens épingleront donc sur leur poitrine un petit triangle rouge censé représenter la journée idéale, divisée en trois parties de 8 heures chacune : 8 heures de sommeil, 8 heures de travail et 8 heures pour les loisirs. Et 2 ans plus tard, le triangle sera remplacé par une églantine rouge, la fleur des socialistes du Nord, afin de rendre hommage aux militants tués à Fourmies en 1891. »

« Mais en 1907, la gauche se déchire. Le 1er mai de cette année-là, parti radical et socialistes défileront séparément, et les premiers préféreront accrocher à leur revers une fleur plus consensuelle : le muguet, plus abondant en mai. Et si les petits grelots blancs allaient peu à peu gagner tous les suffrages, en 1936 les sympathisants du Front populaire prendront soin de cravater brins et bouquets d’un ruban rouge !  »


Une tentative de récupération par l’État corporatiste français et… le Saint-Siège

Tierchant[3] poursuit son récit au sujet du 1er mai en nous instruisant de ceci : « Pour la petite histoire, jusqu’en 1941 le Premier mai n’était pas chômé, et c’est le maréchal Pétain qui devait en faire officiellement une « Fëte du Travail et de la Concorde sociale ». […] Supprimée à la Libération, la Fête du Travail ne renaîtra qu’en 1948. Mais en 1955, la jugeant bien trop « rouge », le pape Pie XII allait tenter de détourner au profit de l’Église, en fixant au 1er mai la saint Joseph, patron des travailleurs. » (Tierchant, 2016, p. 109)


Conclusion

Ce sont donc les événements dramatiques survenus à Haymarket - durant la première semaine du mois de mai 1886 - et une décision adoptée lors du Congrès de fondation de la IIe Internationale en 1889, qui sont à l’origine de la « Journée internationale des travailleuses et des travailleurs ». Cette journée commémorative n’est surtout pas à confondre avec la « Fête du Travail » qui a lieu aux États-Unis (depuis 1892) et au Canada (depuis 1894) le premier lundi du mois de septembre. Événement « festif » qui vise à occulter le caractère sanglant, répressif et oppressif du rapport capital / travail salarié. Un jour de congé férié, décrété par deux gouvernements hostiles à la classe ouvrière.

À vous de décider d’arborer, à chaque 1er mai, le triangle ou le carré rouge, l’églantine rouge ou encore… une tige de muguet !

Yvan Perrier

1er mai 2022

00h01

yvan_perrier@hotmail.com

[1] La reconnaissance de la liberté syndicale aux USA a eu lieu à l’occasion d’une décision juridique dans l’affaire Commonwealth c. Hunt (1842). Pour ce qui est du Canada, il a fallu attendre l’adoption de la Loi des unions ouvrières par le parlement fédéral en 1872.

[2] Causse, Jean-Gabriel. 2014. L’étonnant pouvoir des couleurs. Paris : édito, p. 136-141. Pastourneau, M. et D. Simonnet. 2015. Les couleurs expliquées en images. Paris : Seuil, p. 36-55. Le rouge est également associé à la fête, au Père Noël, au luxe et au spectacle. On retrouve aussi cette couleur dans certaines expressions comme « rouge de colère » et « voir rouge ».

[3] Tierchant, Hélène. 2016. Ces plantes qui ont marqué l’histoire. Paris : Ulmer, p. 109.

Zone contenant les pièces jointes

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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