Édition du 7 avril 2020

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Le clash des nationalismes

Dans leur parcours diversifiés, les collectivités humaines se structurent à travers leurs luttes et la construction d’imaginaires qui donnent un sens à ces luttes. Au Québec comme ailleurs, ces luttes s’articulent autour d’intérêts ancrés sur des groupes sociaux et des pouvoirs. Au début de la colonie, le pouvoir monarchique et clérical tente d’imposer le même système féodal aux paysans transplantés dans la vallée du Saint-Laurent. Mais de par les conditions spécifiques du territoire et également par l’existence des peuples amérindiens, ces « français » deviennent peu à peu des « canayens ». Leur insolence et leur liberté de penser fait frémir les puissants qui ont comme principal dispositif imaginaire l’Église catholique et ses « valeurs » de hiérarchie et de soumission.

Après la conquête, les canayens poursuivent leur projet d’émancipation jusqu’à la grande rébellion démocratique de 1837-38, qui est en réalité un mouvement de masse revendiquant à la fois l’émancipation sociale et nationale. Le projet est extrêmement innovateur, résolument républicain, explicitement non-ethniste et incluant francophones, anglophones et même amérindiens dans un projet qui n’est pas négociable à l’époque.

Contre cette utopie se reconstitue une grande alliance des dominants incluant l’Empire britannique et les résidus de l’ancien système féodal français. Pour garder le contrôle sur les communautés de la vallée du Saint-Laurent, une poignée de cléricaux et de nouveaux « businessmen » imposent une nouvelle identité, celle des « canadiens-français », soumis à l’Empire, mais en même temps à une identité construite autour de la religion et de la langue. Ce consensus entre dominants établit une chape de plomb qui perdure jusque dans les années 1950.

Par la suite, la révolution pas-si-tranquille fait émerger un nouvel acteur. Une partie importante des « canadiens-français » cherche ailleurs. Les prolétaires, mais aussi certains scolarisés, comprennent que l’imaginaire « canadien-français » est une double prison contrôlée par l’élite locale réactionnaire et les maîtres anglo-canadiens de l’économie. C’est ainsi que naissent les Québécois autour de l’idée d’une certaine justice sociale basée sur l’accès des couches populaires à une meilleure vie, la laïcité (et ce qui vient avec c’est-à-dire la liberté d’expression) et l’indépendance politique.

Ce projet débouche dans les années 1970 sur un grand compromis proposé par le Parti Québécois. Le projet est populaire, mais il offre aux dominants la sécurité qu’ils pourront, avec certaines réformes, continuer à prospérer dans un Québec capitaliste semi-indépendant.

Plus tard, les luttes continuent alors que les conditions sociales et économiques de ces luttes se transforment également. Les nouvelles élites issues de la révolution tranquille se fractionnent. « Québec inc » émerge comme le porteur d’une bourgeoisie régionale qui veut s’insérer dans le capitalisme nord-américain tout en réinventant l’identité « canadienne-française » et en abandonnant le côté populaire du projet du PQ. Les classes populaires défendent ce qu’elles considèrent comme leurs droits acquis et résistent donc au démantèlement de la révolution tranquille. En même temps, les classes populaires ne sont plus les mêmes. Elles évoluent avec l’insertion massive d’immigrants prolétarisés d’origines diverses. Elles cherchent à se définir dans un monde qui les exclut par le néolibéralisme et le capitalisme, et qui les marginalise en tant que communauté nationale en formation.

C’est ainsi que se refait une polarisation à la fois semblable et différente. Le nationalisme « néo canadien-français » veut se replier sur l’identité. Il sacralise et valorise les mêmes valeurs hiérarchiques et réactionnaires que nous rappellent les Denyse Bombardier, Mario Dumont et Éric Bédard, et qui sont relayées par la CAQ, notamment. Le projet « canadien-français » est la manière dont les dominants veulent effacer le projet d’émancipation nationale qui est nécessairement et en même temps une proposition globale, sociale et économique. Ce projet auquel se rallient les conservateurs québécois et canadiens renouent avec les élites du siècle dernier (qui ont accepté de collaborer avec l’Empire aux lendemains de la défaite de la rébellion républicaine) et cherche à consolider le pouvoir de Québec Inc et de ses (nombreux) idéologues de service qui monopolisent les médias-poubelles et même une grande partie du monde universtaire

Ce projet « néo québécois » ne peut plus être seulement basé sur les descendants de colons français, mais sur une nation hybride en émergence qui lutte fort pour (re)construire des valeurs d’égalité, de liberté et de fraternité. Le projet « néo-québécois » veut construire une convergence populaire, pluti-ethnique, autour d’un État indépendant et républicain un projet de justice sociale, d’écologie, de féminisme. Potentiellement, ce projet a un point de convergence qui s’appelle Québec Solidaire.

Qui l’emportera ? À cette question il n’y a pas de réponse donnée d’avance. Le nationalisme de droite est puissant parce qu’il est le projet des dominants. Mais l’autre projet a beaucoup de vitalité. Contrairement à une certain vision simpliste de l’histoire, les luttes sociales peuvent parfois bifurquer en faveur des dominés. En attendant on continue …

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