Édition du 26 mai 2020

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Canada

Crise des médias : revoir les fondements du modèle

Les médias traditionnels sont plongés depuis plusieurs années dans une crise mondiale profonde. Des médias importants disparaissent. Des coupures de personnel frappe les salles de rédaction contribuant à l’homogénéisation des contenus. D’autres abandonnent le support papier, le financement par abonnements quand ils ne sont pas victimes de l’avidité d’actionnaires à la recherche de profits rapides par des regroupements d’entreprises. À l’opposé, les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft), entreprises prédatrices à l’échelle internationale s’accaparent une portion de plus en plus importante des revenus publicitaires. De plus, elles s’emparent de contenus rédactionnels sans avoir à payer pour leur valeur réelle.

Le gouvernement fédéral a déposé récemment son rapport « L’avenir des communications au Canada : le temps d’agir » et préconise des solutions qui ignore l’ »aspect propriété des médias. Elles font abstraction de la résistance que ne manqueront pas de mettre en place les principaux concernés. Ces pressions intenses poussent à revoir à la fois le modèle sur lequel a été construit les médias et le rôle de la presse dans la société, principalement comme outils du débat démocratique qui traverse les sociétés.

Le rapport des experts sur l’avenir des communications au Canada, le rapport Yale, ratisse large : fin de la publicité à la SRC, obligations règlementaires pour toutes entreprises qui diffusent au Canada, fusion de Téléfilm Canada et du Fonds des médias du Canada, révision des règles du CRTC. Il en va selon eux de la souveraineté culturelle du Canada.

Le rapport suggère d’effacer les frontières qui limitent présentement la portée de la législation canadienne. Les nouvelles règles s’appliqueraient donc autant à ceux qui fournissent du contenu médiatique en ligne qu’à ceux qui le font de façon traditionnelle, qu‘ils soient établis au Canada ou non. C’est ici selon les experts, le nœud de la réforme proposée.

Par ailleurs, le rapport propose diverses façon d’amener ces entreprises à financer le système proposé : un organisme né de la fusion de Téléfilm Canada et du Fonds des médias du Canada serait chargé de financer des fonds de production d’ici. Le CRTC nouveau doit aller au-delà de ses charges règlementaires et doit être capable de « déceler précocement les tendances et distorsions du marché », faire des analyses et des recommandations. Bref, ce rapport prétends pouvoir doter le secteur des médias de pouvoir de contrainte face aux géants du web et les amener à contribuer financièrement et en matière de contenu de façon à maintenir un secteur médiatique en santé au pays.

La CSN par le biais de sa Fédération nationale des communications accueille positivement le rapport. À la FTQ, la réflexion sur la meilleure façon d’aider les médias se poursuit. La centrale affirme tout de même que que « ce sont encore les médias traditionnels qui touchent le plus de gens, de travailleurs et jouissent encore d’une bonne crédibilité. »

Aller au-delà des bonnes intentions

Le rapport identifie bien le nœud du problème soit la « concurrence déloyale » des géants du web face aux médias traditionnels. Toutefois les solutions préconisé passent à côté du problème : ces entreprises sont bien décidées à ne pas s’en laisser imposer. Elles ont construit leur modèle sur la prédation des contenus, sur des outils publicitaires ultra-performants et sur l’évitement fiscal. Le président américain a montré ses couleurs lorsqu’Emmanuel Macron a feint de vouloir imposer ces entreprises : Trump a menacé de boycotter certains produits français et s’en remet à l’OMC et l’OCDE. Les tentatives italiennes et française d’imposer Apple ou Amazon sont toujours devant la cour et rien n’indique qu’une solution surgira de ces exercices toujours trop longs.

Ici au Québec, François Legault souhaite éviter de poser quelques geste que ce soit car « il ne faut pas les effaroucher » et il faut attendre que l’OCDE prenne position. Or, la crise que connait le Groupe Capitale médias a forcé la main du premier ministre et précipité la mise en place de mesures de soutien qui ne représentent qu’une solution temporaire. Québecor a eu maille à partir avec le ministre de l’économie Pierre Fitzgibbon alors qu’une dirigeante du groupe siégait sur un comité qui a refusé une aide au Groupe Capitale médias, un concurrent de Québecor. Cette situation a permis de saisir plusieurs enjeux sous-jacents au problème de financement : indépendance des salles de rédactions, concentration de la propriété des médias, crédibilité des informations, utilisation de médias par leurs propriétaires à des fins politiques ou autres, etc.

Deux événements récents ont permis de mettre en perspective les enjeux de la crise des médias. Tout d’abord un article du Journal de Montréal laissait entendre qu’une aide financière accordée à Charles Sirois, ami et partenaire en affaires du premier ministre Legault aurait été obtenu grâce à ces liens. Cette manchette a provoqué la colère du premier ministre. Il est intervenu publiquement pour dénoncer cette information. Dans un autre dossier, un chroniqueur du même journal, Richard Martineau, bien connu pour ses propos islamophobes et d’orientation droitière, laisse entendre que le professeur de philosophie de l’université McGill Daniel Weinstock serait en faveur de l’excision « symbolique » qu’aurait préconisé un groupe de professeurs américains lors d’un colloque. Or, il s’agissait d’un tissu de mensonges et le ministre de l’éducation Jean-François Roberge s’est laissé prendre au jeu et il a condamné le professeur qui devait faire une présentation lors d’un événement. La proximité du ministre avec le médias coupable de désinformation a montré les limites d’une presse qui mise sur le sensationalisme et les chroniqueurs d’extrême-droite plutôt que sur une information de qualité.

La propriété des médias au coeur des enjeux

Les deux exemples cités font la démonstration que sous le modèle actuel, les médias sont des engins de guerre aux mains de leurs propriétaires et actionnaires. La poussée de discours d’extrême-droite et favorables à la droite conservatrice fut initiée par des intérêts privés comme Cogéco et Radio-Nord communication. La véracité des « informations » qui est diffusée par ces « médias » ne se prête à aucune interprétation : il s’agit de campagne politiques qui visent à tirer à droite le paysage politique et médiatique. Les médias propriétés de Québecor sont du même type mais avec une portée plus large encore et plutôt associée au PQ. Bref, on voit que la propriété des médias détermine en large partie l’orientation de son contenu même si certains journalistes ou chroniqueurs peuvent dévier de l’orientation générale de façon à offrir une image de diversité et parce que des individus peuvent changer leur perception de la société et aller à contre courant de l’orientation générale. Ces médias recrutent cependant leur personnel à l’image de l’orientation qu’ils comptent donner à leurs contenus, ce qui fait en sorte que l’on entends rarement des récriminations contre l’employeur. Or, rien dans le rapport d’experts n’aborde cette question de front. Et le Québec connait une importante concentration des médias.

De plus, les impératifs économiques imposent des choix qui vont souvent à l’encontre d’un journalisme de qualité. Les reportages d’enquête coûtent cher et prennent un temps fou. À l’heure de l’information en continu, le temps compte plus que jamais et on doit à l’occasion « couper les coins ronds. » Et le(s) propriétaire(s) veulent du rendement sur leur investissement alors que les revenus publicitaires sont en baisse constante. D’importantes pression économiques jouent ainsi de façon à concentrer davantage le secteur entre un nombre réduit de propriétaires. Nous avons ainsi une concentration des médias entre quelques mains qui contrôlent ainsi un outil incontournable pour la société afin de tenir les débats nécessaires à son développement. Même la formule coopérative adoptée par les journalistes et artisans de l’ancien Groupe Capitale médias n’est pas à l’abri de telles pressions. Il serait par exemple difficile de se prononcer contre l’auto solo et en faveur du transport en commun si une part importante des revenus publicitaires du média provient des constructeurs et des concessionnaires automobile. Pas impossible mais difficile. On ne mord pas la main qui nous nourrit. Se pose alors les apparences de conflits d’intérêts qui jettent un doute sur la qualité de l’information.

La propriété doit être le centre du débat sur l’orientation que l’on doit donner aux médias qui nous informent. Le débat démocratique est trop important pour être laissé entre les mains d’intérêts privés pour qui ce débat doit être « orienté » en leur faveur. La propriété publique des médias doit être une solution mise sur la table et elle doit être discutée. Que collectivement nous nous dotions de médias de qualité animés par des salles de rédaction indépendantes de l’impératif de profit à court terme et soumise au jugement de leurs pairs et au débat public quant à la qualité de l’information. Il est impératif que nous profitions du débat en cours pour faire en sorte que l’information soit réellement un droit reconnu pour l’ensemble de la collectivité.

Alors à quoi doit-on s’ attendre des gouvernements actuels ? Du gouvernement Trudeau, pas grand-chose. Gouvernement minoritaire, il cherche à manoeuvrer d’une crise à l’autre. Par ailleurs, Mario Girard de La Presse+ révélait le 28 février dernier que le gouvernement fédéral avait dépensé 52 millions$ en publicité chez Google, Facebook Twitter et YouTube alors qu’elle limitait ses dépenses à 11,6 millions$ dans les médias en ligne canadiens. Ça donne une bonne idée des priorités des libéraux fédéraux. Au Québec, Legault attends l’OCDE. Et le gouvernement du Québec investit 12% de son budget publicitaire dans les médias en ligne étrangers, les dépenses publicitaires se sont élevés à 8,7 milliards$ au Canada en 2019. Selon l’organisme, 87% de cette somme ira aux médias en ligne étrangers. Les enjeux sont énormes, le temps presse et seule une mobilisation des journalistes, artisans et retraité.e.s peuvent faire pencher la balance en faveur d’une information de qualité.

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