Édition du 28 septembre 2021

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Le blogue de Pierre Beaudet

Le charme discret du racisme made in Canada

Quand j’étais prof à l’Université d’Ottawa, j’ai connu Amir Attaran. C’était un cas un peu pathologique où on l’entendait crier et insulter tout le monde. Il se foutait de tout le monde. Tout le monde se foutait de lui. Comment se fait-il que des imbéciles comme cela deviennent profs d’université ? C’est une question qu’on pourrait poser au recteur Frémont, mais peut-être aussi aux associations de profs avec la mentalité de caste intouchable qui les contamine.

Peu importe, personne ne parlera plus de cet idiot savant, jusqu’à temps qu’il ne parte en guerre contre les boas constrictors ou les mangeurs de langouste en Tanzanie.

Toute cette histoire, cependant, fait réfléchir. Dans le Canada politiquement correct que l’on connaît, les énergumènes sont peu nombreux. Le ton monte rarement. Aussitôt évoquées, les différences sont effacées, ce qu’illustre à merveille le système d’alternance entre Conservateurs et Libéraux. On est dans le centre mou pour ne pas dire le centre-droit.

Dans cette gouvernance relativement efficace, on a éliminé le racisme épais et brutal qui sévissait contre les autochtones et contre le peuple québécois. On a occulté que pendant l’occupation britannique jusqu’à la gestion du « dominion » britannique pendant une bonne centaine d’années, la politique officielle était de minoriser, voire d’assimiler les empêcheurs de tourner en rond qui osaient défier les « vrais hommes », autrement qualifiés de white-anglo-saxon-protestant. On a chassé les métis de l’ouest comme des bêtes, on a empêché les francophones d’avoir accès à des écoles. On a mis en place un processus d’industrialisation orienté surtout vers l’Ontario et l’ouest, ce qui a confiné le Québec comme une grosse réserve de main d’œuvre à bon marché. Quant aux peuples autochtones, c’était ce qu’on a finalement qualifié de génocide culturel.

C’était l’époque du speak white, Je l’ai dit quelques fois et cela ne fait pas si longtemps, puisque j’ai grandi dans cette atmosphère humiliante et rétrécie. C’est alors que le peuple québécois s’est réveillé brandissant la « menace » de l’émancipation, forçant l’État canadien à accepter certaines réformes. Tout ce qu’on a obtenu dans cette révolution pas-si-tranquille, c’est par une lutte acharnée, incessante. Pour l’État, concéder un peu était nécessaire, mais surtout, il fallait faire semblant. Et c’est ainsi que l’on accepté de remiser le speak white pour noyer les revendications nationales dans le mish-mash du « multiculturalisme » et du bilinguisme, recettes éprouvées pour continuer l’assimilation et la domination.

Au niveau des mentalités et de la culture, la gouvernance a pensé utile de changer le langage, de tasser un peu le waspisme, du moins en apparence. Néanmoins, une culture populaire profondément ancrée a persévéré contre les « french pea soup ». Le commentateur sportif le plus populaire du Canada, Don Cherry, disait tout haut ce que beaucoup de monde pensaient tout bas : les pea soup sont lâches, paresseux, indolents. Les médias poubelles, le réseau Sun, reprenaient cela.

Pour les couches moyennes et intellectuelles, on disait les choses autrement. À l’Université d’Ottawa par exemple, la grande majorité des profs Anglos pensaient que le Québec était effectivement ingouvernable, peuplé de sympathiques fainéants qui ignorent le gros bon sens des « affaires ». Lors de la crise politique du gouvernement Chrétien dans l’affaire des commandites (1996-98), la corruption, disaient les bien-pensants canadiens, venait du « french power , des accointances trop grandes avec une élite québécoise pourrie. Au moment des Carrés rouges en 2012, la page couverture du plus important magazine (Maclean ’s) montrait un émeutier casqué et masqué avec comme explication, « voici ceux qui gouvernent le Québec en ce moment ». Les fêtards paresseux étaient devenus des émeutiers sans foi ni loi.

À l’Université, mes collègues, pour la plupart des gens intelligents, pensaient (et pensent encore) que l’Angleterre a inventé les droits humains (la Magna carta qui était en fin de compte un pactole entre la royauté et les féodaux). Ils estiment que la « modernité » capitaliste a pris forme là-bas, en feignant d’ignorer que c’est le grand massacre de la traite des esclaves et le génocide des Amériques qui a permis à ce capitalisme british de dominer. Cette anglophilie morbide explique peut-être l’amour sans borne des Canadiens pour une royauté britannique peuplée de bandits et de violeurs, qui ont massacré pendant des siècles et qui pensaient qu’Hitler avait raison !

Vous voyez où j’en arrive. Le mépris des autres peuples, enraciné dans la psyché affective de l’histoire britannique, constitue un fil rouge dans l’histoire du Canada. Avant les semi-humains se faisaient dire « speak white ». Maintenant, cela paraît mieux, on est seulement des demeurés et des rétrogrades pour oser penser qu’on a des droits.

Les leaders politiques à Ottawa, quelle que soit leur origine, vont se dire effarés devant le racisme vulgaire, feignant d’oublier que cet État a été construit sur une oppression nationale qu’il fallait essentialiser entre le « nous » civilisé et le « eux » composé de gens sans passé ni futur.

Que conclure ? Il faut se battre contre le racisme et la discrimination qui s’expriment de plusieurs manières, y compris dans les obstacles qui sont constamment érigés par Ottawa contre le Québec que ce soit en matière linguistique ou économique. Aussi, on ne peut pas confronter le racisme canadien contre le Québec si on n’est pas aux premières lignes contre le racisme « made in Québec », sous la forme de la spoliation continue des peuples autochtones et de toutes les insupportables discriminations contre les populations immigrantes et réfugiées.

Toute ces batailles sont nécessaires, incontournables, même si elles sont toujours à recommencer. Ce qui impose de penser à plus long terme. Il est nécessaire de vaincre l’État canadien, pas seulement de changer un gouvernement. Les bases historiques et constitutionnelles sur lesquelles il est construit doivent cesser. De cette déconstruction pourrait éventuellement naître une reconstruction républicaine, avec comme fondement l’autodétermination des peuples et des mécanismes de coopération qui ne seraient pas manipulés par les élites politiques et économiques.

Je me dis que cela va arriver un jour, probablement pas demain matin. Un jour, les « hommes vivront d’amour », comme le chantait Raymond Lévesque, « mais nous, nous serons morts mon frère »…

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