Édition du 20 août 2019

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Québec

Politique de la CAQ face au cannabis : une prohibition qui ne dit pas son nom

« This is your brain on drugs » ! C’était le thème d’une campagne prohibitionniste qui a eu cours aux États-Unis durant les années 1980. Elle était accompagnée d’image d’oeufs dans une poêle à frire, question d’ajouter une touche dramatique. Cette campagne commandité par Partnership for a Drug-Free America (PDFA) a été reprise à quelques occasions depuis ces années et court toujours aujourd’hui. La CAQ et son projet de loi sur l’encadrement du cannabis pour les moins de 21 ans nage dans les mêmes eaux. Cette campagne de peur est cependant doublée d’une bonne dose d’aveuglement volontaire.

Naviguer au travers des études sur les effets du cannabis pour les adolescent.e.s, c’est comme marcher sur un terrain miné. En fait, il semble que la plupart des études sérieuses ne font que recommander de pousser la recherche plus loin, car peu d’études scientifiques apportent des réponses sérieuses aux questions fondamentales. Et le nombre de celles-ci ne permet pas de conclure dans un sens ou dans l’autre.

Par exemple, nous savons que le THC, une des molécules actives du cannabis, parvient à modifier le fonctionnement du système endocannabinoïdes, un ensemble de neurotransmetteurs, de récepteurs et d’enzymes responsables en partie de la maturation cérébrale. Naturellement produits par le cerveau, les endocannabinoïdes sont présents dans des zones associées à l’apprentissage, la motivation et la prise de décisions. La structure moléculaire du THC ressemble à celle des endocannabinoïdes.

Cette ressemblance lui permet de se lier à certains récepteurs présents à la surface des neurones. Ainsi trompés, les neurones sont incapables de réguler leurs messages. Par contre, la dose et la fréquence à partir de laquelle le cannabis modifie le cerveau des ados vulnérables restent floues, voire inconnues. (1) Par ailleurs, les conclusions d’une étude très documentée publiée en 2015 dans une revue scientifique par l’American Psychological Association et menée par des chercheurs du centre médical de l’Université de Pittsburgh, montre qu’on ne peut établir aucun lien entre usage de cannabis et dépression. Bref, bien des études démontrent le contraire que ce que prétend le Dr Carmant et sa cohorte de prohibitionnistes.

Alors rien n’est simple lorsque les études sérieuses manquent. Pourtant, le ministre Lionel Carmant est catégorique : les effets du cannabis sur les moins de 21 ans est catastrophique et il faut leur interdire l’accès à cette substance. Il affirme même avoir été témoin de cerveaux qui rapetissent ce qui a fait dire à Michel Morin, auteur de Ô Cannabis, que les propos du Dr Carmant frôlent l’absurdité. En plus de repousser l’âge légal à 21 ans, le projet de loi caquiste vise à interdire la consommation « sur les voies publiques, sur les terrains des lieux fermés dans lesquels il est actuellement interdit de fumer, sous réserve de certaines exceptions, de même que dans tous les autres lieux extérieurs qui accueillent le public, notamment les parcs, les terrains de jeu, les terrains de sport et les terrains des camps de jour ». Bref, il ferme à double tour toute possibilité de consommer une substance qui est maintenant légale. On appelle ça une prohibition qui refuse de donner son nom.

Le ministre Carmant a fait appel à toute une pléthore d’associations toutes plus remontées contre les effets présumés du cannabis qu’ils appuient sans réserve le projet de loi. La présidente de la Fédération des médecins spécialistes, Diane Francoeur, prétend « que la prévalence de nombreuses maladies et troubles de la santé augmente chez les jeunes de moins de 21 ans qui fument du cannabis et que de nombreuses études démontrent les effets délétères que la drogue peut avoir sur leur cerveau. » La présidente de l’Association des médecins psychiatres du Québec, Karine Igartua, appuie le ministre. Elle a souligné l’effet que la consommation de cannabis peut avoir sur l’apprentissage, la maturité affective et le développement de maladies mentales. Il en est de même pour l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec qui veut « protéger le cerveau des jeunes, qui n’atteint pas sa pleine maturité avant l’âge de 25 ans. » D’une même voix, les prohibitionnistes relèvent la tête. Et les objectifs sont clairs : mettre en place un mur législatif contre l’usage du cannabis en visant au préalable les jeunes, mais avec des dispositions qui touchent toutes les catégories de la population. De plus, le ministre a clairement dit qu’il ne reculera pas, peu importe ce que les consultations apporteront au débat. De nombreux groupes se sont ainsi désistés devant les fanfaronnades du ministre.

En réaction à cette offensive de la droite prohibitionniste, diverses associations et individus se sont mobilisés afin de faire la démonstration que le projet de loi 2 ne contribue en rien à rencontrer les objectifs de la légalisation du cannabis qui vise à sortir la substance du domaine criminel pour le placer dans le cadre de la santé publique. Ainsi, l’Association pour la santé publique du Québec (ASPQ) et l’Association des spécialistes en médecine préventive du Québec (ASMPQ) demandent le maintien de l’âge légal pour la consommation du cannabis à 18 ans. Selon ces intervenant.e.s du domaine de la santé, « l’exclusion des 18-20 ans, qui représentent plus de 100 000 jeunes au Québec, enverrait un drôle de message : ces adultes peuvent acheter et consommer librement de l’alcool ou des cigarettes, ils peuvent voter, mais ils ne seraient pas assez autonomes pour prendre une décision éclairée pour leur santé concernant la consommation de cannabis ? »

Ils ajoutent « qu’accroître l’âge d’accès à du cannabis légal ne préviendra pas la plupart des méfaits : les jeunes en consomment déjà. En fait, c’est pire, on les contraint à s’approvisionner dans la rue. » Enfin, les représentant.e.s. des associations mettent en pièce la thèse principale du ministre Carmant : Il est « impossible pour l’instant de tirer des conclusions probantes à partir d’imageries du cerveau de jeunes consommateurs occasionnels de cannabis dans lesquelles certains changements ont été observés », soutiendront l’ASPQ et l’Association des spécialistes en médecine préventive du Québec (ASMPQ) en commission parlementaire mardi. « La nature et la taille des échantillons ne permettent pas d’établir que ces changements sont associés à des effets négatifs », sont-ils d’avis. D’ailleurs, lors de la consultation du 19 février, la Dre Arline-Aude Bérubé, neurologue au CHUM a révisé la littérature parue sur le sujet. Elle a dû avouer « on n’a pas d’études, donc, qui seraient parfaites... » Ce qui a fait dire à Sol Zanetti « qu’au fond il n’y a pas d’étude qui démontre que c’est plus dangereux de consommer à 18 ans qu’à 21 ans, mais que c’est une hypothèse plausible, disons, qu’on peut avancer. »

Lors des récentes consultations, la mairesse de Montréal a plaidé en faveur du maintien de l’âge légal à 18 ans. Pour la mairesse, Montréal compte plus de 60% de locataires qui ne pourront consommer la substance ce qui provoquera des tensions inutiles. Les risques de profilage social sont bien présents. Le chef de police du SPVM l’a appuyée dans sa démarche et il a affirmé que la loi caquiste provoquera des situations ingérables. La mairesse n’exclut pas une non-application de la loi.

La Fédération québécoise des municipalités souhaite que les villes puissent « moduler leur réglementation afin de répondre aux préoccupations de leurs citoyens et refléter la réalité qui leur est propre. » La FQM souhaite de la souplesse dans la loi que le ministre n’a pas l’intention de leur accorder. Les quinze directeurs et directrices de la santé publique du Québec affirment quant à eux que « ce qu’on sait, c’est que les pôles opposés que sont la prohibition et le libre marché amènent le plus de méfaits sur la santé et que ce qu’il faut viser, c’est un encadrement qui est équilibré. » Leur représentante Julie Loslier poursuit en mentionnant que « l’âge légal, entre 18 et 21 ans, il convient, selon nous, d’adopter une approche pragmatique. La réalité est qu’une proportion non négligeable des 18, 19 et 20 ans consomment déjà du cannabis, en fait, c’est 40 % d’entre eux. Ce 40 %-là, ça veut dire 110 000 jeunes Québécois qu’on laisse entre les mains du marché noir s’ils n’ont pas accès à une substance légale encadrée. »

Le Barreau du Québec a quant à lui laissé planer la menace d’une contestation judiciaire de la loi. L’organisme souligne « qu’en interdisant aux Québécois de fumer du cannabis sur les voies publiques et dans tous les autres lieux publics extérieurs, jumelé aux interdictions déjà prévues par la Loi encadrant le cannabis, le projet de loi 2, la Loi resserrant l’encadrement du cannabis, créera de facto une interdiction complète de fumer du cannabis dans tous les lieux publics au Québec. » Le Barreau considère également qu’en haussant à 21 ans l’âge minimal pour acheter et posséder du cannabis, le même projet de loi pourrait prêter flanc à des contestations judiciaires sur la base d’une discrimination fondée sur l’âge. 

Pour Sol Zanetti qui participe aux consultations pour Québec solidaire, le projet de loi caquiste est « un projet de loi qui est infantilisant. On est en train de dire, essentiellement, il y a une partie des adultes au Québec qui ne peuvent pas juger par eux-mêmes, évaluer par eux-mêmes, prendre des décisions par eux-mêmes concernant les risques de leurs habitudes de vie, de leur mode de vie, de leurs choix. Alors, c’est vraiment un projet de loi qui va à contre-courant, qui est très infantilisant et quelque part insultant pour les adultes du Québec âgés de 18 à 21 ans. C’est aussi un projet de loi qui vient faire perdre des emplois à du monde, parce qu’on sait qu’il y a des gens qui, en ce moment, ont été engagés à la SQDC entre 18 et 21 ans et qui ne seront pas autorisés à vendre les produits qu’ils ne pourront pas consommer. (...) où on a l’impression qu’interdire quelque chose, ça va en réduire, disons, la consommation. »

Bref, cet exercice montre le vrai visage du gouvernement caquiste et de ceux et celles qui le composent : des personnes qui naviguent à vue sans boussole et qui s’appuient sur des perceptions dont la véracité est à tout le moins fragile. La suite des choses s’annonce donc confuse : le gouvernement Legault doit entretenir sa base électorale qui est pour le moins fragile (selon des analyses, plus de la moitié des électeurs et électrices de la CAQ auraient voté pour ce parti essentiellement pour se débarrasser des libéraux et pas forcément pour le programme). Par ailleurs, l’opposition doit définir sa stratégie pour faire reculer le gouvernement Legault. Pendant ce temps, la mafia et le crime organisé se frottent les mains de satisfaction qu’un gouvernement favorise ses affaires. Le ministre se révèle davantage un ayatollah de l’interdit qu’un homme de science, faisant passer ses lubies pour des vérités. Bref, on nage en pleine grande noirceur. Il faut vraiment trouver une façon de se débarrasser de ce gouvernement et mettre en place les études nécessaires à une réelle compréhension des propriétés de cette plante nommée cannabis, et ce, sans préjugés.

Note
1- https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/692676/cannabis-marijuana-effets-cerveau-adolescents-decouverte

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